Collecter le sexe, la santé, l’argent, le travail! Ce que nous apprend le travail du sexe : droits, emploi, représentation, émancipation.

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Vendredi, Août 6, 2021

  • Entretien réalisé le 6 août 2021 avec Eva-Luna Perez Cruz, référente formations et actions communautaires pour Aspasie. Chargée des cours de langues, ateliers d'écriture, et autres activités au Centre Grisélidis Réal de la rue Amat. 
  • EVA. L'atelier que j’anime depuis 2012 au Centre Grisélidis Réal-CGR est un cours de français. L’idée descours de français est née avec le Syndicat STTS, créé en 2012 dont j’étais la secrétaire. Je me suis proposée en tant que bénévole. Je donnais au début des cours, soit privés dans les salons, ou en groupes au CGR. J'ai tout de suite commencé en faisant deux niveaux et ça a beaucoup plus. Depuis l’année 2012 il n'y a pas une semaine où je ne donne pas des cours de français. Ce qui a changé c'est qu'en 2019 j'ai commencé à être employée par ASPASIE, j’ai donc à travers l’association continué à donner des cours de français pour tout.te.x.s TdS confondu.e.x.s, c'est à dire qui travaillent dans tous les secteurs, que ce soit dans la rue dans le quartier des Pâquis, en appartement privé, en agences d'escorts, au Boulevard etc.. Les cours de français sont appliqués au travail du sexe et à la conversation avec les clients dans l'optique d'être le plus indépendante possible, de ne pas dépendre d'un tiers, gérer son administratif, gérer tout ce qui est annonces sur internet, communiquer avec le client etc. 
  • PLAISIRS MINUIT. Le fait d'appliquer les cours de français spécifiquement au travail du sexe, est ce que ça vous amène à travailler sur le consentement par exemple...?
  • E. Bien sûr. Jefais d’ailleurs des ateliers thématiques. Par exemple, je vais faire un jeu de rôle sur la violence;en jouant le rôle d’un client par exemple violent, insistant, qui ne respecte pas les prestations qui avaient été définies au préalable, ou qui ne parle pas du tout la même langue.Des jeux des rôles aussi sur comment se présenter: quelles prestations on fait ou on ne fait pas.P.M, Et ça vous amène à parler de choses très concrètes j'imagine, en terme de pratiques sexuelles?
  • E. Oui. Ce que j'essaye c’est de les rendre attentive qu'apprendre le français c'est important et parfois essentiel. Un grand nombre pensent au début que ce n'est pas très utile d'apprendre la langue pour ce métier là –et en ce sens je mets l'accent sur comment se présenter, et comment dire ce que tu fais, ce que tu ne fais pas, ou ce que tu ne veux pas faire. Non seulement pour le consentement mais aussi la sécurité. Ce sont également des sujets qu’on aborde aux nouvelles arrivantes lors des séances d'information données à Aspasie.1Lors des cours de français on fait également beaucoup de lectures. On utilise les livres de la bibliothèque du CGR. Certain.e.x.s veulent les emprunter, pendant un ou deux mois. Il y a de plus en plus d’intérêt. Je vais organiser aussi un atelier dédié tout particulièrement à Grisélidis Réal, car depuis qu'on a commencé à mettre plus de tableaux et dessins dans le centre, iels s'intéressent à sa biographie et son parcours.Une autre idée: c'est des projections de documentaires liés au travail du sexe. 
  • P.M. Et toi pour pouvoir faire des ateliers spéciaux Grisélidis Réal, tu te formes toi-même?
  •  E. Oui moi-même.
  • P.M. Et tu es inspirée par la manière dont travaillait Grisélidis Réal? 
  • E. Oui énormément. Ce qui plait, plus que le côté politique, c'est le côté artistique ainsi que ses écrits. De là aussi l’idée de créer de nouveaux projets artistiques dès l’année prochaine,comme ateliers communautaires. J’ai également fait un master en Sexologie, j’aimerai beaucoup créer plusieurs ateliers dédiés à la sexologie. 
  • P.M. Pour toi c'est donc un cheminement, à partir de ces ateliers de langue dans lesquels vous parlez concrètement des pratiques, des situations d'auto-défense, des situations avec les clients, et c'est un peu une continuité que d'arriver à la sexologie ou à la pratique artistique? E. Complètement. J’ai également remarqué que le fait de donner des cours de français au CGR était apprécié car c’est considéré comme un «non-lieu», loin de leur lieu de travail. Elles apprécient avoir la sensation de déconnecter. De pouvoir penser à d’autres choses, même si très souvent lors des ateliers on aborde des situations de leur travail. P.M. C'est un lieu particulier oui! Pour avoir eu l'expérience d'une autre manière, nous, de sortir de l'école, pour faire des cours au CGR, ça crée des situations très différentes comme situations de transmission...Est ce que tu serais d'accord pour me raconter précisément comment se déroule un atelier, un atelier thématique ou non: est ce que les TDS amènent des situations qu'elles ont rencontrées, peut être qu'on peut parler d'un exemple en particulier, à partir d'un souvenir que tu peux avoir d'un atelier, et me le raconter? 
  • E. La grande majorité des participant.x.es travaillent en appartement privé, et en ce moment il y a de plus en plus d'agressions... parce qu'elles travaillent seules.Iels communiquent beaucoup par téléphone, c’est la raison pour laquelle iels demandent fréquemment de faire des exercices «téléphoniques»en français.Par exemple, pour exercer ça, je joue le rôle du client et leur téléphone et leur pose beaucoup de questions. Les jeux de rôles sont vraiment appréciés. Ce qu'il y a de bien aussi, et c'est une spécificité des cours de français au CGR, c'est qu'il n'y a pas de suivi: si tu n'es jamais venu.e.x.s, t'as pas perdu le fil. Chaque cours est nouveau et adapté aux nombresde personnes qui viennent. Tu peux venir quand tu veux. Il y a juste un horaireet un niveau. Moi je prépare toujours un cours au préalableau cas-où il n’y a pas de demandes spécifiques. Mais si iels ont des demandes, par exemple «je veux qu'on s'entrainent à écrire une annonce de travail», je ne fais pas ce que j'ai préparé et on fait les demandes à la place. 
  • P.M. C'est hyper important et intéressant parce que ça crée pas d'exclusion sur des critères de régularité, de disponibilité, de rigueur...Et comment l'information de l'existence de ces cours circule? J'imagine que Aspasie fait circuler cette information. Il y a aussi des flyers que tu distribues dans des salons etc.? E. Oui exactement. Et toutes les personnes qui viennent d'arriver ont automatiquement l'information grâce aux séances d’informations. Donc on touche des gens tousles jours...P.M. C'est intéressant que tu développes d'autres types d'ateliers aussi, parce que des personnes quiviennent pas au cours de langue spécifiquement auront surement envie de venir à d'autres types?
  • E. Oui. Dans des ateliers d'écriture que j'ai développé en plus, il y'a déjà deux projets de livres écrits par des TdS. P.M. C'est distinct les cours de langue et les ateliers d'écriture n'est-ce-pas? EVA Oui, l'écriture était une fois par semaine pendant 6 mois. Les deux livres sont écrits par une personne trans TdS et une autre TdS escort.P.M. Et ils sont imprimés et édités? E. Pas encore édités! On vient de faire le dépôt de manuscrits et on va voir.Ce qui est intéressant aussi c'est qu'il y a des participant.e.x.s qui sont là depuis des années. Qui ont des difficultés en français encore, mais surtout qui continuent à venir car c'est aussi des moments de rencontre. Quelques fois, on ne va même pas faire le cours de français,on va juste se retrouver et passer un moment ensemble.Il y a cette nécessité et assez souvent elles viennent pour passer un moment ensemble, échanger, se retrouver hors du lieu de travail. P.M. Ah oui, on pourrait dire que la notion de langue n'est pas seulement connaître une langue, mais aussi pouvoir parler...E. On a fait aussi un nouvel exercice, en s'inspirant de Call me to play2: je leur ai proposé d'écrire un petit récit, pour le publier dans «Journal d'une escort»3, et certain.e.x.s étaient d'accord de le publier. P.M. Et pour ça tu t'inspires aussi de Grisélidis? E. Oui bien sûr! P.M. Dans le fonds de documentation tu t'intéresses à d'autres documents? Nous on a pas mal consulté tout ce qui était en lien à l'auto-formation en général, que ce soit gynécologique, pratique... Aussi comment en général une archive comme celle-ci peut ne pas être utilisée comme un corpus étudié scientifiquement, mais comment elle peut être vivante quand elle est utile, nécessaire. Qu'elle puisse servir comme un info-kiosque, auprès de personnes concernées par ces sujets. Est ce que tu as l'impression que c'est lecas en travaillant avec des TdS au CGR? Est ce que tu as le sentiment que tu peux utiliser ce fonds comme outil?E. Même plus que moi, les TdS. Au début je me suis dit que ça allait pas particulièrement intéresser les TDS, et une fois qu'on est arrivé.e.x.s au CGR, les rideaux devant les étagères de cartons étaient ouverts, et beaucoup ont eu un grand intérêt pour découvrir les archives. C'est donc un projet pour 2022. Mais ça vient d'iels. Je pensais devoir sélectionner des choses, mais iels ont demandé à fouiller et découvrir iels-mêmes. P.M. Une question un peu plus abstraite: tu fais cetravail, à la base bénévole, et puis employée à 2Callmetoplayest un site d’annonces érotiques, d’informations et d’échanges, créé par les associations de défense des droits des travailleuses et des travailleurs du sexe Aspasie (GE) etFleur de Pavé(VD). Son but est de permettre aux escorts de s’annoncer gratuitement et de recevoir toutes les informations nécessaires au travail à moindre risque (IST et violences). Le site Callmetoplay est un site entièrement gratuit, et le restera toujours. https://callmetoplay.ch/3Sur le site Callmetoplay, ce journal est ouvert à tous·tes les escorts qui ont envie de livrer un bout de leurs pensées et de leurs histoires, il suffit d'envoyer son texte et il est publié.
  • P.M: comment tu conçois ta complicité avec la communauté des TdS
  • E. Au tout début je ne me suis pas posé de questions. J'ai fait un projet photo en Espagne avec des TdS et j'ai été mise en contact avec Aspasie. Et puis ensuite avec le Syndicat STTS. Et ça a pris de l'ampleur. J'étais fascinée, et je le suis toujours car le travail du sexe change tout le temps...Faire partie du Syndicat était réservé au TdS à la base, et iels ont créé un statut spécial de secrétaire qui ne devait pas être TdS à tout prix. Le syndicat a duré 2 ans: cette rencontre de femmes, qui discutaient de leur travail, de leurs droits, c’était passionnant, je ne pouvais plus vivre sans ça! Et puis j'ai eu la chance d'être employée et de passer ma vie à ça maintenant, à soutenir les travailleuse.r.x.s du sexe. 
  • P.M. Tu étais photographe, et ne fais plus de photo du tout? E. J'en fait encore un peu pour moi... et on a fait quelques projets photos avec des TdS aussi. J'ai aussi fait un master en sexologie, pour mettre un peu des choses en place, parce que j'avais que la vision des TdS, je voulais voir un peu d'un autre prisme! Depuis ce master je trouve encore plus passionnant le travail du sexe. 
  • P.M. Est-ce que cette «fascination» dont tu parles est liée à des enjeux féministes pour toi?
  • E. Pas vraiment. Mais c'est très étonnant –d'ailleurs on en parlait beaucoup au Syndicat -maisil y a beaucoup de TDS qui détestent les féministes! Et d'autres revendiquent d'être féministes et c'est pour ça qu'elles font ce métier. C'est presque partagé, 50/50! La question est toujours de quel féminisme on parle...
  • P.M. Qu'est ce que tu souhaites faire avec ta formation en sexologie?
  • E. Ce que j'aimerais mettre en place c'est de pouvoircréer un espace d’échanges entre TdS pour aborder des questions sur la sexualité. Pouvoiraccueillir des témoignages deTdSqui disent qu'iels ont des «disfonctions»car toutes lesquestions dites «sexuelles»tournent beaucoup autour du génitalettout ce qui concerne l'érotisme est beaucoup moins discuté. Je tiens également à qu’iels se rendent comptede ce qu'iels apportent, de l'importance qu'iels ont eu, qu’iels ont et qu’iels auront dans la société. C'est toutes ces choses-là ça que j'aimerais beaucoup approfondir.
  • P.M. Il y a des personnes de toutes les classes dans les TdS avec qui tu travailles ?
  • E. Oui toute.x.s confondues. Au début iels avaient de la peine à se rencontrer, parce que y'a un peu ces préjugés de celleux qui travaillent dans la rue et celleux en salon etc. Mais depuis peu iels s'échangent les informations –ce qui n'arrive normalement jamais parce que si on s'échange les informations on prend le risque de perdre les clients. Ces deux dernières années j’ai l'impression iels osent de plus en plus à échanger leurs infos! «Tu peux essayer de travailler en appartement privé ici..tu peux mettre des annoncessur ce site là..» etc.  
  • P.M. Ah oui y'a une sorte de sororité qui se crée? E. Oui!P.M. Est-ceque tu as l'impression que le militantisme TdS, qui vient plutôt des TdS privilégiées, a un rôle là-dedans? 
  • E. Oui vraiment, et c'est très touchant parce que c'est souvent les plus jeunes qui apportent une autre
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